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Fabien Eboussi Boulaga, le philosophe qui interrogeait la liberté de penser pour l'Afrique

Philosophe camerounais, ancien jésuite et penseur majeur de la condition postcoloniale, Fabien Eboussi Boulaga, né en 1934 et mort en 2018, demeure moins connu du grand public que Valentin Yves Mudimbe ou Achille Mbembe.

Philosophe camerounais, ancien jésuite et penseur majeur de la condition postcoloniale, Fabien Eboussi Boulaga, né en 1934 et mort en 2018, demeure moins connu du grand public que Valentin Yves Mudimbe ou Achille Mbembe. Son œuvre occupe pourtant une place importante dans l’histoire intellectuelle africaine contemporaine, car elle interroge avec une remarquable constance la possibilité de penser librement dans des sociétés profondément marquées par la colonisation, le christianisme missionnaire et les transformations politiques intervenues après les indépendances. Derrière cette réflexion apparaît une question qui conserve aujourd’hui toute son actualité. Quelle peut être la fonction d’un intellectuel africain et d’où peut-il parler sans devenir le représentant d’un pouvoir, d’une idéologie ou d’une identité figée ?

Le parcours d’Eboussi Boulaga donne à cette interrogation une profondeur particulière. Né à Bafia, au Cameroun, il entre dans la Compagnie de Jésus en 1955 avant d’être ordonné prêtre en 1969. Sa formation religieuse devient progressivement le lieu d’une réflexion critique sur les rapports entre christianisation, domination coloniale et cultures africaines.

Son parcours connaît un tournant important en 1980, lorsqu’il quitte la Compagnie de Jésus et demande son retour à l’état laïc, après plusieurs années de réflexion critique sur le christianisme et sa présence en Afrique.

Ses interrogations dépassent cependant largement son itinéraire personnel. Elles concernent la manière dont un sujet africain peut se constituer comme sujet de sa propre pensée alors même qu’une grande partie des catégories employées pour parler de lui ont été élaborées ailleurs.

En tant que chercheur en études culturelles francophones, je m’intéresse depuis plusieurs années aux voix intellectuelles africaines et aux conditions dans lesquelles elles construisent leurs propres espaces de pensée. C’est dans le prolongement de cette réflexion qu’avec Buata Malela (spécialiste des littératures françaises et francophones et des études postcoloniales), nous avons publié en 2025 Sensibilités intellectuelles africaines. Du discours occidental aux voix africaines (1988-2022).

Dans cet ouvrage, nous examinons la manière dont les intellectuels africains élaborent une pensée critique confrontée à la fois aux héritages coloniaux, aux rapports de pouvoir et aux transformations contemporaines de la production des savoirs.

Sortir de la quête de l’authenticité

Publié en 1977, La Crise du Muntu. Authenticité africaine et philosophie constitue à cet égard un moment essentiel de son œuvre. Le terme « Muntu », présent dans plusieurs langues bantoues, renvoie à la personne ou à l’être humain. Chez Eboussi Boulaga, la crise du Muntu désigne plus profondément la situation d’un sujet africain confronté à une histoire dans laquelle il a longtemps été défini et interprété par d’autres.

Une partie des pensées africaines développées dans le contexte de la décolonisation avait cherché à répondre à cette situation en retrouvant une authenticité que la colonisation aurait recouverte ou détruite. Cette démarche se comprend historiquement, puisqu’il s’agissait de réhabiliter des cultures et des sociétés longtemps décrites comme inférieures. Eboussi Boulaga en perçoit cependant les limites. La recherche d’une essence africaine originelle peut devenir une nouvelle manière d’enfermer le sujet africain, cette fois dans une identité supposée immuable.

La question décisive n’est donc plus de retrouver une Afrique intacte qui aurait précédé la colonisation. Elle consiste à comprendre comment des individus et des sociétés peuvent construire leur devenir à partir d’une histoire qui comprend aussi bien les héritages africains que la violence coloniale, les religions importées, les indépendances et les transformations du monde contemporain.

Cette position explique l’intérêt critique qu’Eboussi Boulaga porte à l’un des textes les plus controversés de l’histoire de la philosophie africaine, La Philosophie bantoue de Placide Tempels, publiée en 1945.

Read more: Valentin-Yves Mudimbe, le penseur qui a théorisé la décolonisation des savoirs africains

Qui a le droit de définir la pensée africaine ?

Le missionnaire belge Placide Tempels entendait montrer que les populations bantoues possédaient une conception cohérente du monde, organisée notamment autour de la notion de force vitale. Dans le contexte colonial, alors que nombre de penseurs européens avaient refusé aux sociétés africaines la capacité de produire une pensée philosophique, cette démarche pouvait apparaître comme une reconnaissance.

Eboussi Boulaga met au jour une difficulté plus profonde. Le Bantou décrit par Tempels demeure un objet de connaissance dont la pensée est reconstruite par un observateur extérieur. Il est décrit, classé et interprété, alors que sa propre parole peine à devenir le lieu à partir duquel la connaissance est produite.

Dans L’Affaire de la philosophie africaine, paru en 2011, Eboussi Boulaga revient longuement sur cette question et montre combien la construction d’une différence bantoue peut rester solidaire du dispositif colonial.

Le problème dépasse donc la question de savoir s’il existe ou non une philosophie africaine. Il concerne les conditions dans lesquelles une société devient un objet de savoir et les rapports de pouvoir qui déterminent celui qui possède l’autorité nécessaire pour la définir.

Cette interrogation rejoint certains des grands débats contemporains sur la décolonisation des savoirs, même si Eboussi Boulaga se méfie précisément de toute réponse qui consisterait à substituer une nouvelle orthodoxie à l’ancienne.

Le danger de « l’intellectuel exotique »

Cette réflexion prend une dimension particulièrement forte dans « L’intellectuel exotique», un article publié en 1993 dans la revue Politique africaine. Eboussi Boulaga y interroge la position paradoxale de l’intellectuel africain, souvent formé dans des institutions héritées de la colonisation et utilisant des catégories intellectuelles largement façonnées en Europe.

L’expression « intellectuel exotique » désigne une situation dans laquelle l’intellectuel reproduit les mécanismes dont il cherche à se libérer. Il peut ainsi multiplier les discours sur l’Afrique, son histoire ou son identité tout en demeurant dépendant des cadres qui déterminent ce qui peut être reconnu comme un savoir légitime.

Eboussi Boulaga ne préconise pourtant pas de rompre avec toute pensée venue d’Europe, car cela reviendrait encore à se définir par rapport à elle. La liberté intellectuelle suppose plutôt de pouvoir recevoir, transformer et contester les héritages disponibles.

Cette exigence de liberté intellectuelle ne reste pas cantonnée au domaine des idées. Elle conduit Eboussi Boulaga à s’interroger sur les formes concrètes de la vie politique et sur la capacité des sociétés africaines à décider de leur propre devenir. Cette conception éclaire son intérêt pour les transformations politiques du continent.

Dans Les Conférences nationales en Afrique noire. Une affaire à suivre, publié aux éditions Karthala en 2009, il analyse les transitions démocratiques alors engagées dans plusieurs pays africains à partir des années 1990 et réfléchit aux conditions permettant aux sociétés de devenir actrices de leur propre histoire.

Une pensée pour les débats d’aujourd’hui

Plus de trente ans après « L’intellectuel exotique », les questions posées par Eboussi Boulaga restent actuelles. Dans un contexte marqué par l’essor d’une diaspora académique africaine et les débats sur la décolonisation des savoirs, sa réflexion conserve toute sa portée.

Pour Eboussi Boulaga, se libérer d’une domination intellectuelle ne consiste ni à retrouver une identité originelle ni à remplacer des références européennes par des références africaines. La pensée critique doit aussi interroger les catégories mobilisées au nom de l’émancipation. L’actualité de sa pensée tient à cette exigence de vigilance.

L’intellectuel africain n’a pas à choisir entre Afrique et Occident, tradition et modernité, appartenance et universel. Sa responsabilité est de préserver sa liberté de jugement face aux pouvoirs, aux institutions et aux discours qui cherchent à fixer les limites du pensable.

Relire Fabien Eboussi Boulaga, c’est ainsi défendre une vie intellectuelle dans laquelle les sujets africains se pensent comme producteurs de savoir, capables d’interroger leur histoire, leurs héritages et leur devenir.

Christophe Premat does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

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